Au fond du hangar associatif, sous les néons qui découpent les ombres des membrures, une silhouette massive attend patiemment que des mains lui rendent vie. La gabarre girondine que notre section a acquise il y a quatorze mois n'est plus qu'un fantôme de bois gorgé d'humidité, ses flancs creusés par des décennies d'abandon sur les berges de l'estuaire. Mais c'est précisément ce genre de fantôme que la Sauvegarde du Patrimoine Maritime Girondin — Section de Pessac s'est donné pour mission de ranimer.

Les gabarres ont longtemps été l'épine dorsale du commerce fluvial girondin. Ces embarcations à fond plat, capables de remonter la Garonne jusqu'à Bordeaux chargées de tonneaux, de pierres ou de foin, ont forgé une économie et un mode de vie qui se lisent encore dans les noms de rues de nos communes riveraines. Restaurer l'une d'elles, c'est préserver un chapitre concret de cette histoire collective — un chapitre que les livres ne peuvent pas remplacer.

Le chantier a débuté par un diagnostic exhaustif conduit en partenariat avec un charpentier de marine retraité, Michel Dujardin, qui a passé trente ans dans les chantiers navals de Bordeaux. Son verdict était clair : les membrures maîtresses étaient saines, mais le bordé tribord nécessitait un remplacement quasi total. Nous avons opté pour du chêne pédonculé de provenance locale, conformément aux pratiques de construction d'époque documentées aux Archives départementales de la Gironde.

Chaque samedi matin depuis octobre 2024, une dizaine de bénévoles se retrouvent pour avancer le travail. Certains ont une formation de menuisier ou de charpentier ; d'autres découvrent le travail du bois en même temps qu'ils découvrent l'histoire maritime de leur région. Cette transmission intergénérationnelle est au cœur de notre projet associatif : il ne s'agit pas seulement de sauver un bateau, mais de maintenir vivantes les techniques et les savoirs qui ont permis de le construire.

Les jeunes du collège Montaigne de Pessac sont venus visiter le chantier en avril dans le cadre d'un projet pédagogique coordonné avec leur professeur d'histoire. Les voir toucher les outils, interroger les bénévoles, scruter les assemblages à tenon et mortaise, c'est comprendre que ce chantier a une portée qui dépasse largement notre association. Chaque enfant qui sort du hangar en sachant distinguer une membrure d'un bordé emporte avec lui un fragment vivant de la mémoire girondine.

La gabarre devrait être remise à l'eau lors des Journées Européennes du Patrimoine 2025, à Bordeaux. D'ici là, nous invitons toute personne désireuse de participer — qu'elle soit charpentier expérimenté ou simplement curieux — à nous rejoindre les samedis matin. L'estuaire a une mémoire. Nous sommes là pour l'aider à parler.